Le syndrome de l'étranger déshumanisé.

crédit photo : Oliver Curtis
Voilà un petit article que j'avais en tête depuis un bon moment car je voulais vous parler de l'aspect qui m'avait le plus particulièrement exaspéré en Chine. Et encore, "exaspéré", le mot est faible car finalement ça a été une des raisons de mon départ définitif de Chine. 

Vous l'aurez compris à travers mes divers articles sur la Chine, (et même sur l'Inde), maintenant je supporte très mal que l'on me demande une photo destinée à figurer au panthéon des étrangers croisés par tel ou tel autochtone du pays visité. Si je suis devenue ainsi c'est à cause de nombreuses expériences en Chine, vécues ponctuellement ou au quotidien qui m'ont irrité et qui finalement ont eu raison de ma tolérance à ce sujet. Ce que j'entends par le syndrome de l'étranger déshumanisé, c'est la vision de certaines personnes sur des étrangers qui, parce qu'ils ne sont jamais en contact avec des étrangers, ont tendance à les associer à des curiosités sans personnalité.


Ci dessous, j'ai regroupé un nombre non exhaustif d'anecdotes ou de choses vécues au quotidien qui vous parleront  plus :
J'ai fait l'étrangère figurante

Bon, autant vous raconter toute l'histoire : C'était au début de l'année scolaire. Notre groupe d'étudiants étrangers était la curiosité de l'université. Nous étions un peu les coqueluches de la faculté : beaucoup nous dévisageaient curieusement, d'autres nous prenaient en photos. Nous avions l'impression d'être des stars en déplacement vers le tapis rouge.
Bref, un jour alors que j'étais dans ma chambre de dortoir, deux étudiantes chinoises toquèrent à ma porte. Elles m'expliquèrent qu'elles organisaient une sortie pour rencontrer des étudiants étrangers et espéraient donc nous y retrouver. Comme c'était le début de l'année et que je voulais me faire un maximum d'amis chinois, j'acceptai et mon copain me suivit, moyennement convaincu. Ainsi, le lendemain, un petit groupe de chinois attendait, et nous fit signes en nous voyant approcher. Evidemment, tous semblaient émerveillés de nous voir, mais bizarrement aucun ne nous firent la conversation. Je l'engageai donc avec l'étudiant en charge, un chinois un peu étrange (bon disons le, il était particulièrement moche avec des dents jaunes et encore pleines de nourritures, sans compter ses cheveux gras laqués... >< ). Peu après, les étudiants coréens arrivèrent, mais suscitèrent beaucoup moins d'enthousiasme... Par contre, ensuite quand deux étudiantes russe et égyptienne arrivèrent,  >les chinois furent de nouveau enchantés. 
Quand nous fûmes au complet, l'étudiant aux cheveux gras (désolé, pas trouvé mieux xD) nous expliqua que nous allions prendre un espèce de mini van jusqu'à l'université d'agriculture située et, je cite à "5mn de route". A la base, je pensais que nous allions juste manger tous ensemble non loin de la faculté alors cette information ne m'emballa guère. En plus je n'avais pas du tout envie d'entrer dans un mini van qui allait nous emmener à petaouchnoc. Je préférai pouvoir rentrer à tout moment si je m'ennuyais. Mais bon, je me forcai à grimper en voiture avec les autres. Le trajet fut très cahoteux, nous étions secoués comme des sacs à patates, serrés les uns contre les autres et ce, pendant un long moment : 5mn, oui, mon oeil !
Après une bonne quinzaine de minutes, on nous déposa dans un lieu paumé de chez paumé. Le débarquement se fut donc dans la confusion totale. J'avais l'impression d'avoir débarqué en plein aveyron, au milieu d'une ferme désolée. Mais apparemment, c'était "the place to be", là où plein d'étudiants venaient faire à manger et chanter avec des karaoke bon marchés. Encore une fois, je remballai ma râlerie française et je suivis le groupe jusqu'à une petite bâtisse en pierre. Les autres chinois présents nous regardaient comme si nous étions débarqués de la planète mars. Moi en particulier car j'étais apprêtée et en talon qui plus est. Autant le dire, j'avais l'air tâche.
Une fois dans la batisse, on nous laissa en plan. Les filles allèrent cuisiner sur une table à proximité et les garçons commencèrent un mah-jong. J'essayai d'aller aider, mais les filles me firent comprendre que je pouvais m'occuper ailleurs. Quand aux autres, ils ne prirent même pas la peine de m'expliquer le mah-jong quand je me joignis à eux. Ils me faisaient juste des sourires en mode : "ah ouais une étrangère cool !"  Dépité, je me dirigeai au karaoké pour écouter les coréennes chanter. Après quelques chansons, j'étais déjà soûlée d'autant que le chinois-cheveux-gras s'incrusta bien trop près de moi (et de mon ex aussi bizarement Oo). Je ne m'amusai pas du tout, je voulais rentrer. 
Certains chinois qui passaient par là jetaient des coups d'oeils pour nous apercevoir avant de repartir dans leurs "cahutes" respectives. Deux filles vinrent finalement me faire la conversation. Elles avaient l'air complètement gaga de moi, c'était effrayant.
Elles se prirent 3000 fois en photos avec moi avant de me lancer une avalanche de compliments. Finalement, je leur demandai où étaient les toilettes ><. Et là l'horreur, elles me guidèrent vers une cabane qui dégageait une odeur répugnante où des générations d'étudiants avaient probablement dû se succéder pour soulager leurs besoins depuis les royaumes combattants. Bref c'était horrible, d'autant que des étudiants me jetaient des regards en mode "oh une étrangère en talon qui veut faire pipi !". u_u


Bref, je me retins. Et je me retins très longtemps. Comme personne ne nous parlait et que quand nous engagions la conversation, elle retombait comme un soufflé, nous restions donc les bras ballants, tels des étrangers statues, prisonniers et en proie à un ennui mortel qui n'était pas prêt de s'arrêter (ah ça y'est je commence mon mélo *^*).

Pendant l'après midi, je me liai finalement d'amitié avec une étudiante étrangère du Kazakhstan avec qui je râlai de cette situation pourrie. Le pire c'est que quand nous demandâmes à l'étudiant-cheveux-gras si nous pouvions rentrer, il nous envoya paître en nous déclarant que le van serait de retour à 20h. Bref, c'était l'angoisse. 

Pendant quatre bonnes heures nous tournâmes en rond, visitâmes les alentours jusqu'à ce qu'on nous appelât pour manger. Les plats avaient étés disposés sur une grande table, en mode buffet sans chaise ni quoi que ce soit. Alors que je m'imaginais enfin partager un repas avec les étudiants chinois, ces derniers s'agglutinèrent autour de la table et à qui mieux mieux, attrapèrent des aliments à mettre dans leurs bols de riz
L'ambiance conviviale n'était pas là. Tout était déprimant : ma motivation s'envola définitivement. 

Finalement, après un forcing considérable sur nos hôtes, le van arriva et nous pûmes enfin rentrer. J'étais tellement en colère contre le groupe d'étudiants que je m'enfermai dans ma coquille et envoyai bouler tous ceux qui voulaient me parler.
C'est une expérience qui me dégoûta sérieusement de ce genre de sortie  car j'avais eu l'horrible impression d'avoir fait de la "figuration". 
J'avais été là pour faire joli.


J'ai été soit une abomination soit une apparition miraculeuse


Souvent, lorsque je prenais le bus, le métro, bref les transports en communs, les chinois m'observaient ouvertement. Je me souviens particulièrement d'une fois où un chinois d'une quarantaine d'année m'a fixé avec une expression de dégoût profond pendant la totalité d'un trajet de bus. Gêne maximale.

A contrario, une fois alors que j'allais au Mcdo me prendre un truc à importer, deux chinoises devant moi tirèrent la porte puis m'aperçurent quand elles me tinrent la porte et se figèrent littéralement. Je passai finalement devant leur regard brillants et m'avançai pour faire la queue. Quand se fut mon tour, elles se mirent sur le côté pour me regarder commander en mode "mon dieu elle commande en chinois oulalala !". Et puis au moment de partir, elle m'observèrent le sourire grand comme ça, comme si j'étais une divinité où je ne sais quoi.



 Les chinois se plantaient à côté de moi pour m'observer.


Ah ça je crois que c'est ce qui m'est le plus arrivé au quotidien. Je ne pourrais même pas calculer le nombre de fois où pendant que je faisais mes courses, ou juste que je marchais dans la rue, un ou plusieurs chinois se sont arrêtés en murmurant à leurs congénères : "waiguoren waiguoren
(étranger! étranger!).
 Le pire c'est quand parfois j'étais assise au starbucks ou au restaurant et qu'un groupe entier de chinois se déplaçait pour être à côté de ma table ou de mon siège avant de passer leur temps à m'observer. MAIS JUSTE POURQUOI?



J'avais envie de m'écrier : "Purée mais vous avez rien d'autre à faire de votre vie ?!" ".
Finalement, je pris pour habitude de subitement tourner la tête dans leurs directions pour les rendre mal à l'aise, voire de changer de place en affichant mon mécontentement.


Les chinois sursautaient en me voyant quand ils se retournaient en marchant dans la rue.


Très marrant ça oui : je marchais derrière des chinois et au moment où ces derniers se tournaient pour regarder un truc,  PAF, étranger en vue!!!, ils buggaient voire sursautaient et passaient ensuite une grande partie de leur trajet à se retourner XD 



J'ai été stalkée par une chinoise


Une chinois m'a faite peur comme ça. Elle m'avait pris en photo (sans que je le sache bien sûr) alors que j'étais nonchalamment assise sur le parvis du grand centre commercial Guanggu. Une semaine plus tard, alors que j'étais en train d'y flâner, elle accourra près de moi pour me montrer la photo qu'elle avait faite sur le parvis avant de me regarder avec des yeux implorants et plein d'admiration en m'avouant : "J'aimerais tellement être toi, tu es trop belle !"...

Les photos, des photos, ENCORE DES PHOTOS!


En vrai ça a fini par me rendre dingue. En Inde, j'ai eu des regards lubriques et curieux (et encore, ça n'était qu'à Bombay !) , mais pas de photos prises à tout bout de champ. Ici c'est la mode : dès qu'on voit un étranger, clic clic photo ! d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils en font sérieux? il existe un site internet où ils peuvent revendre leurs photos? 
Le pire c'était que souvent, j'avais des couples qui se prenaient un par un en photo soit le copain avec moi, soit la copine avec mon ex. 
Et le summum du ridicule  ça a été sur la muraille de Chine quand une fille s'est pris en photo avec mon ex. Mais n'importe quoi... La fille était sur un monument traditionnel chinois mais voulait sa photo avec un étranger. RIDICULE. (j'en avais parlé dans mon article sur Pékin d'ailleurs).

Ce que j'en pense :

Ce qui est navrant dans ces histoires c'est qu'au long terme, elles deviennent redondantes et celà même si vous êtes là depuis votre naissance. Même si j'avais été née en Chine ou parfaitement bilingue, j'aurais eu la même pression sur moi. Je trouve que c'est dur car malgré tous les efforts que l'on peut faire pour vouloir "s'immerger dans la culture", on sera de toutes manières toujours vu comme l'étranger de service. 
Heureusement quand j'étais en Chine, j'ai rencontré des chinoises formidables, qui avaient déjà vécu en France ou à l'étranger et avec qui je me sentais considérée pour ce que j'étais et pas pour mon "occidentalité".

Bien sûr, certains étrangers le vive très bien : après tout, c'est comme si on vous considérait comme une star à laquelle on ferait des compliments constants. Mais moi, ça ne me plaisait pas, je voulais être intégrée et traitée pour ce que j'étais.

Et vous, avez vous déjà ressenti cette sensation? Comment avez vous vécu cette stigmatisation? Que pensez vous de ce "syndrome"?

6 commentaires

  1. waiguoren xD j'ai du chercher sur google pour savoir ce que c'était :3
    Super article en tout cas, bien écrit (comme d'hab :p)

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    1. Oups oui parfois j'oublie que waiguoren n'est pas un mot connu de tous XD on l'entend tellement en Chine qu'on en oublie sa traduction XD. Waiguoren = Gaijin, voilà x)

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  2. Ca m'aurait extrêmement gêné je pense, moi qui aime tant me sentir anonyme dans la foule. Je me demandais si tu avais déja entendu parler (au Japon cette fois-ci) du fait qu'un professeur de langue étrangère devait uniquement parler sa langue en cours, mais aussi devant les élèves et les parents des élèves et prétendre ne pas connaitre le japonais? Parce qu'aussi non ça cassait tout le mythe "professeur étranger" avec le "luxe" qui va avec. Et aussi parce que les japonais se sentaient mal à l'aise d'être avec quelqu'un qui parle aussi bien leur langue alors qu'eux parlent mal celle du professeur en question. J'ai entendu une fille en parler dans un VLOG. Elle avait aussi mis dans sa vidéo une pub japonaise qui a été faite pour sensibiliser les japonais au fait que les personnes qui n'avaient pas un physique de japonais pouvaient aussi parler le japonais (ouah, 3 fois le mot dans la même phrase). Je sais pas si tu l'a vu? Ca se passe dans un restaurant avec une serveuse qui refuse de penser que les étrangers de la table parlent sa langue et s'acharne sur la japonaise qui est en fait américaine et ne parle que l'anglais. J'ai trouvé ça assez bien pensé.

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    1. Non, je n'en avais jamais entendu parler, j'avais juste vu ça dans le film d'Amélie Nothomb, quand elle sert le thé pendant une réunion et qu'ensuite on la réprimande sur le fait qu'elle ait parlé japonais... J'ai l'impression qu'il y subsiste aussi cette image de l'étranger "de luxe". Ou alors parfois on est aussi représenté de façon un peu "stupide" pendant des talkshows, en mode "l'étranger de service". Heureusement ça n'est pas toujours le cas, mais à l'image de la Chine à mon avis, même au Japon (surtout à cause de certains discours qui essaient de ranimer une image de la "japonité), il est extrêmement difficile de se fondre dans le moule de la société japonaise. Mes professeurs nous disent ce qu'il faut faire, mais quoi qu'on fasse, on sera toujours un "étranger". Peux-tu me donner le lien de la vidéo de la pub et le VLOG si tu l'as encore ? :)

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  3. C'est passionnant ce témoignage, j'ai lu sidérée, je ne savais pas du tout. J'imagine ta gêne au "campemenet" bizarre où quand on te stalke pour te prendre en photo ! je comprends combien ça t'a dérangée !

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    1. Merci :3 Oui, il faut le vivre pour le ressentir. C'est un ressenti au long terme même si comme je le précise, certains expatriés le vivent très bien car le ressentent comme une "mise en avant". Je suppose que c'est différent pour chacun, en tout cas moi je l'ai mal vécu comme tu l'auras compris x)

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